Que l'énergie soit avec vous...

Un passage éclair... entre deux sessions de boulot.
La Juvabeille
| Détail anodin. Une grille. Sur les fenêtres d'une école. L'innocence contenue. |
Montréal, quartier Rosemont, mai 2005 La Juvéniste |
À la faveur d'un commentaire de Ambre relatif à mon récent article sur la révision d'un manuscrit, j'apporterai aujourd'hui quelques précisions sur ma vision de cet exercice essentiel.
Je reproduis, en fait (et ci-dessous!), la réponse que j'ai faite à ma visiteuse. Nos deux manières d'envisager ce travail sont différentes, et c'est normal. Pour avoir lu plusieurs textes d'écrivains expliquant leur manière respective de procéder, je sais combien celles-ci peuvent différer. Voici donc le texte de la dite réponse.
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Bonjour Ambre, il est vrai, comme tu le dis, que le texte qu'on a devant soi lors de la relecture commence déjà à ne plus nous appartenir ou, du moins, qu'il devient un objet qu'on peut regarder "autrement". Par ailleurs, pour ce qui est des fissures, il en est de toutes sortes selon la nature de ce que l'on écrit. Je parlais ici, en général, du processus de relecture avant publication, lorsque le manuscrit est, pour ainsi dire, prêt. Ce que je dis n'est pas Loi, bien sûr! ;-) |
Cette photo, dans sa version originale, présentait peu de couleurs, des teintes d'automne passées. La "révision" que j'en ai faite correspond à l'étincelle de l'instant. Du matériau initial ne transpirait pas la vie que je voyais par delà cette représentation en demi-tons. J'ai "aquarellisée" la miniature et lui ai donné les couleurs de mon imagination. Sans cette "relecture" - qui a comporté tant des opérations délibérées que d'autres tenant plus du "action painting"; autant de choix (ou "non-choix"!) essentiels pour moi - ma vision n'aurait pu être menée à son terme. |
Je crois qu'il y a autant de manières possibles de réviser que d'auteurs. Mais, pour qui envisage de publier, cet exercice m'apparaît, cela dit, incontournable.
Les fissures dont tu parles me semblent relever davantage des épaisseurs obscures du texte (celles-là qui en font la richesse) que de lacunes qui en menaceraient la lecture. Les premières font partie intégrante de la création, les secondes sont à combler.
L'expérience m'a montré que, du fait de l'étrange distance qui s'établit entre nous et le texte (une sorte d'"inquiétante étrangeté", dirait Freud), il est possible, en dernière lecture, de se livrer à un peaufinage qui comprend tant la révision orthographique (coquilles et cie) usuelle que le remaniement de certains passages qu'une lumière nouvelle éclaire.
"Ravalement de façade" est peut-être un expression trop forte, j'en conviens... Reste qu'à cette étape, il s'agit de la dernière occasion qui nous est donnée de mener à sa forme la plus achevée l'oeuvre sur laquelle nous avons passé bien du temps.
Pour finir, je veux souligner le fait que tout ce processus de révision n'enlève rien à la "spontanéité" de l'oeuvre de laquelle bien des gens ont une vision romantique (du genre: ne rien toucher du texte pour la conserver). L'éclat du vivant dans le texte n'est pas que le fait d'un instant. Il doit être présent à toutes les étapes de la création. Sinon, nous en serions réduits à ne faire que de la "mise en boîte", du "produit conforme", ce qui n'entre absolument pas dans ma conception de l'écriture! En écriture, comme c'est le cas pour toute création artistique, la création la plus spontanée relève de choix (conscients ou inconscients). Lors de la relecture, la conscience est plus "aiguisée", disons, mais cela n'entrave en rien le potentiel créatif. Tout au contraire, souvent, puisque l'esprit créateur a, à ce moment, bien de la matière pour s'amuser.
Merci Ambre de m'avoir permis de revenir sur la question et de pousser plus avant cette réflexion. À bientôt, peut-être.
Spontanément et rigoureusement (et oui, on se refait pas!) vôtre,
La Juvéniste

Un. L'unique. Seul. Noir d'encre et mystère du chiffre. Unus, en latin. Oinos, en grec : l'"as du jeu de dés". Ici, un coup de dés abolira-t-il le hasard? Charabia unaire et samedi de pluie.
La Juvéniste
Comme les virus et autres genres de "bugs" qui circulent sur le net, ceux qui s'infiltrent insidieusement dans la machine humaine ont pour effet de la ralentir. Ce qui explique les jours de vacances forcées de blog des derniers temps. Le travail aussi...
Suis en pleine période de révision d'un ouvrage que j'ai terminé le mois dernier et qui devrait déjà être en vacances chez son éditeur. Je n'ai pourtant ni traîné, ni chômé. Si le processus d'écriture est long, celui de révision l'est tout autant. Un travail de moine, ce qui explique, d'ailleurs, que ces messieurs n'aient, en général, que peu de cheveux sur le crâne...
Donc, aujourd'hui, quelques mots sur la révision.
La révision - phase 1
Le moment qui précède la révision est euphorique. Le grand plaisir de savoir l'oeuvre pour ainsi dire achevée flotte encore dans l'air. Devant nous, sur la table de travail: deux ou trois cents feuillets de papier d'ores et déjà peuplés de mots. Fini le syndrome de la page blanche. Quelques heures de tranquillité. Le sentiment de l'accomplissement. Règle 1 : se réjouir, exulter.

La révision - phase 2
Confiant, l'autolecteur plonge dans les premières pages. Légère déception. Comme dans le graffiti qui précède, certaines superpositions apparaissent, des blancs, des noirs, des rouges, des mots qu'on avait oubliés, d'autres qu'on pensait là, des indésirables.
En règle générale, s'ils n'ont pas été relus depuis longtemps (la mémoire résiste mal à un intervalle de deux cents pages), les paragraphes inauguraux demanderont une réécriture. Les raccords avec l'excipit (la fin de l'ouvrage) s'avèrent presque toujours à renforcer. il faut, dans un premier temps, revoir le seuil. Règle 2 : repeindre tout d'abord la porte d'entrée.
La révision - phase 3
Ces ajustements terminés, l'autolecteur entre dans le corps de l'oeuvre: une mécanique bien huilée assurant une circulation fluide à l'intérieur de l'édifice, des murs et des couloirs décorés de filigranes savamment travaillés à l'encre indélébile. Tant la maçonnerie que le revêtement de mots devraient être parfaits. L'autolecteurécrivain a, pour ce faire, déployé toute l'énergie nécessaire, sorti ses meilleurs outils et utilisé les matériaux les plus fins.

Ah... tiens, une petite lézarde. Au hasard d'une phrase, un léger affaissement. De petites taches de couleurs vives, certes, illuminent le propos, mais il y a là un creux à combler, une matière à trouver pour rétablir l'équilibre. Règle 3a : repérer les lézardes et colmater.

Comme la révision finale ne survient qu'après plusieurs jets, de si étroites fissures (enfin, on espère qu'elles le soient, étroites) ne menacent pas l'intégrité de l'oeuvre. La fondation est solide, seul le revêtement manque encore de fini. Ces petits travaux de réfection doivent donc être envisagés sereinement. Règle 3b : avoir confiance.
Pourquoi "avoir confiance"? Parce que c'est précisément à la faveur de l'identification de ces imperfections que nous ajoutons au manuscrit les altérations (ces dièses et bémols nécessaires) qui harmoniseront l'ensemble.
There's a crack in everything / That's how the light gets in (Leonard Cohen)
(traduction libre: il y a une fissure dans chaque chose / c'est par là qu'entre la lumière)
La Juvéniste autolectrice
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Double. De ce côté ci de l'océan et sur le canal, légère comme un roseau.
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Le blog est un canal, une voie de communication. Paris, automne passé La Juvéniste |
| Tout aussi réels qu'ils puissent paraître, les personnages romanesques demeurent des constructions. Savamment élaborés par leurs auteurs, ils se résument, techniquement parlant, à un assemblage de mots jetés sur la page blanche.
Pas très romantique, me direz-vous! Or, et c'est la beauté de la chose, ces êtres de papier nous les aimons, nous pleurons avec eux, nous nous indignons devant les injustices qui leur sont faites. Ils nous semblent vrais, et leur incarnation ressemble étrangement à la nôtre. Pourtant, ils ne nous sont pas donnés d'un coup. La nature linéaire de l'oeuvre romanesque nous oblige à en construire progressivement la représentation. Ainsi, faut-il attendre le point final pour en posséder tous les traits et pouvoir en dessiner un portrait complet. La construction de l'être fictif résulte, en effet, de la mise en relation d'un ensemble de signes qui sont disséminés dans le texte. |
Édition originale de Fifi Brindacier (1945) |
"Pour dessiner l'être du personnage"
Qui a dit que la théorie ne pouvait pas servir la création? Les propos de Philippe Hamon sur la manière dont s'élabore sémiotiquement (la sémiotique est la "science des signes") l'être du personnage (nom et portrait) peuvent être tout à fait applicables dans la perspective de la création.
LE NOM
Pour construire un personnage "crédible", il faut, d'abord l'"étiqueter", lui donner un nom.
Simple n'est-ce pas. Un baptême (ou une totémisation, ou whatever), comme dans la vraie vie. Ce nom sert - je ne vous l'apprendrez pas - à distinguer notre personnage de l'ensemble des êtres qui peuplent la fiction. Il le constitue en être unique.
Le nom peut également être investi d'un sens qui permet de déterminer le personnage (socialement, professionnellement, psychologiquement, physiquement, etc.). Ainsi, le choix d'Astrid Lindgren de nommer son personnage "Pippi Langstrump" met-il en lumière un aspect du code vestimentaire original de l'héroïne, ses "longs bas". Il est intéressant de constater que, contrairemenr à la traduction anglaise qui respecte la dénomination première (Longstocking), la l'adaptation française opte pour un "Fifi Brindacier" qui met plutôt doublement en relief l'aspect physique du personnage: sa force légendaire, d'une part, et ses cheveux raides défiant les lois de la gravité.
Autre exemple du même acabit: le personnage de Marie-Lune, dans Un hiver de tourmente de Dominique Demers. Le nom de l'héroïne adolescente manifeste, d'une part, la relation très étroite qu'elle entretient avec la nature (Lune) et, d'autre part, la filiation mariale (Marie) qu'on peut déceler en filigrane dans l'histoire.
Diverses facettes d'un personnage peuvent également être signifiées au lecteur par l'utilisation de noms appartenant à des personnages historiques, mythologiques ou littéraires (Hamon les dit, de manière générique, "référentiels"). Dans les romans d'aujourd'hui, les auteurs ne baptisent que très rarement sans raison leurs personnages Roméo, Juliette, Napoléon, Hercule ou Alice.
Parfois le nom, tel qu'en lui-même, est un "programme"!
Le héros ou l'héroïne d'une histoire porte parfois un nom qui sert à désigner l'objet de la quête. Par exemple, la petite Sophie de la Comtesse de Ségur doit apprendre à devenir sage. Or, l'étymologie grecque de "Sophie" - sophia, "sagesse" - ne laisse aucun doute là-dessus!
Le nom, comme on peut le constater, constitue l'étiquette première du personnage, sa "marque de commerce". Il faut donc le choisir avec soin. La littérature pour la jeunesse use abondamment de cet artifice pour fournir aux jeunes lecteurs des informations capitales pour la compréhension du personnage. Il faut dire que, dans les oeuvres destinées à un jeune public, la description a tendance à tomber en désuétude et que le nom offre un moyen instantané, et donc... économique, de caractériser le personnage.
S'ajoutent enfin au nom, les dénominations (ou "désignations") du personnage - "la méchante fille", "la gentille enfant", "le traître", "le niais", etc. - qui illustrent la perception de son entourage (les autres personnages du roman). Ces désignations révèlent parfois des tensions que le contexte ne fournit pas autrement. Ainsi, par exemple, une adolescente pourrait-elle recevoir de ses parents des désignations contraires (l'un dirait "Ma grande"; l'autre "Ma petite") mettant en lumière les tensions à l'oeuvre dans une situation où elle cherche à obtenir la permission de partir trois jours en camping!
LE PORTRAIT proprement dit...
Reste maintenant à dessiner le portrait du personnage. Quatre champs principaux, selon Hamon, le constituent. Rien qui ne soit très différent du portrait d'un être humain réel:
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le corps l'habit la psychologie la biographie |
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Prenez l'exemple de Harry Potter... Posez-vous la question suivante: quel est le champ privilégié par J.K. Rowling pour la construction de son Harry?
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Un bon portrait, pourtant, ne se résume pas à une description en long en large et dans ses moindres détails du personnage. Il faut laisser place à l'imagination du lecteur, ménager des vides, sinon le portrait risque d'être "plat" parce que d'une trop grande "transparence".
L'épaisseur d'une oeuvre repose, entre autres (et surtout, selon moi), sur le non-dit. Il en va de même du personnage qui doit, pour que chaque lecteur puisse lui insuffler une part de vie, présenter des zones "obscures", "voilées".
Pour l'écrivain, le travail de construction du personnage ressemble un tant soit peu à la scène de la genèse humaine telle que décrite par Empédocle (rapportée ici par Censorinus) : « Au commencement des membres séparés sortirent ça et là de la terre, pour ainsi dire grosse. Ensuite, ces membres se réunirent et bâtirent la substance du corps humain, mélangée de feu et de liquide » (Dumont, Les écoles présocratiques, 1991 : 164). Le "feu" et le "liquide" correspondent, dans le cas présent, à l'ingéniosité (appelez-la aussi l'inspiration, la vision) de l'auteur qui, de pièces connues, réussit à créer le non encore avenu, cet être de papier qui nous surprendra et restera dans notre mémoire bien après que le livre soit remisé dans un coin sombre de la bibliothèque.
La Juvéniste









