Écrire pour la jeunesse

Publié le par La Juvéniste

Question de réfléchir à voix haute sur la création littéraire, une nouvelle catégorie apparaît dans les Carnets d'une juvéniste: "Atelier d'écriture". Y seront jetées notes de lecture sur l'écriture de fiction, citations et réflexions.

L'écriture pour la jeunesse...

En voyant la fortune dont jouissent les oeuvres pour la jeunesse aujourd'hui - il n'y a qu'à penser au succès des oeuvres de J.K. Rowling, par exemple -, plusieurs écrivains, en herbe ou confirmés, songent à écrire pour les enfants.

Écrire pour la jeunesse est à la mode. Même les "grands écrivains" - ce qui, pour d'aucuns, revient à dire "les écrivains pour les grands" - se retrouvent dans les collections jeune public. Parfois, sans l'avoir voulu! Quand il réécrit Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967), Michel Tournier, par exemple, est "le premier surpris d'apprendre que sa deuxième version (est) un livre pour la jeunesse" (1).

N'empêche... malgré sa surprise, Tournier accepte que Vendredi ou la vie sauvage (1971) soit publié dans la collection "Folio Junior". Il aurait, bien sûr, pu refuser. Le cas est d'autant plus intéressant qu'il laisse entendre qu'en dépit de son étonnement premier, l'auteur fait fi de la distinction qui prévaut souvent entre "grande" et "petite" littérature. Écrire, après tout, n'est-ce pas noircir du papier, manifester les parcelles de terra incognita incrustées dans le coeur, circulant dans les neurones...

Moins "Monsieur Jourdain de la prose jeunesse", d'autres et très nombreux auteurs écrivent en toute connaissance de cause pour les enfants. Pourtant, plusieurs d'entre eux refusent de faire une distinction entre création pour la jeunesse et création pour les adultes. Écrire demeure toujours écrire, peu importe le public. Mais la lecture des oeuvres pour la jeunesse illustre, sans contredit, la position particulière adoptée par les auteurs quand ils s'adressent à de jeunes lecteurs. Ne serait-ce qu'au chapitre des personnages, par exemple, rares sont les oeuvres ne mettant pas en scène de jeunes protagonistes. Ce choix n'est pas innocent... Il s'inscrit -  depuis Alice, Sophie, Fifi, jusqu'à Harry et cie - dans une longue tradition.

À ce titre, je crois que la contrainte fondamentale qui régit la création en littérature pour la jeunesse - la présence d'un public-cible  - manifeste et justifie tout à la fois l'existence de cette littérature. Elle sert la création. Car qui dit "contrainte" ici, ne dit pas "enfermement" et "rigidité". En témoignent la multiplicité et l'originalité des formes que l'on retrouve en littérature pour la jeunesse au détour de textes formatés de diverses manières: album à toucher, dans lequel se mirer, livre-jouet, cinéroman, roman-scénario, roman en "odorama", oeuvres multi-genres (Ciel d'Afrique et pattes de gazelle de Robert Soulières, par exemple), etc.

Au cours des dernières années, j'ai pu constater combien grandissant était le nombre des lecteurs adultes cachés entre les rayonnages des sections "jeunesse" des librairies. Que trouve cet homme en complet veston-cravate, cette femme en tailleur BCBG dans le livre qu'il ou elle cache sous la couverture d'une revue sérieuse (un cliché, je sais!)? Probablement la même chose que l'auteur pour la jeunesse. Des éclats d'enfance. Des couleurs résistant à tout, même à l'eau du temps.

La Juvéniste

(1) ) G. Ottevaere-van Praag, Le roman pour la jeunesse, Paris, Peter Lang, 1997. Voir aussi: M. Tournier, "Faut-il écrire pour les enfants?", Le Courrier de l'Unesco, juin 1982.

Publié dans Atelier d'écriture

Commenter cet article

walsong 16/08/2005 14:54

Incroyable! Sais-tu ce qui m'arrive J?
Un lecteur (non-blogueur) a commencé une correspondance avec moi et à quel sujet? Au sujet de sa fille de trois ans, qui s'est découvert une passion précoce pour l'opéra (en faisant une recherche sur le net pour trouver des informations sur ça, le hasard a voulu qu'il tombe sur mon blog (si tu tapes opéra, tu y tombes et certains sont très... "surpris" pour rester sobre! Il me demande souvent des tuyaux pour répondre aux questions de la petite (questions pertinentes et que nul adulte n'a le réflexe de poser - du style : "Pourquoi tu as arrêté la Flûte enchantée? On a pas vu le mariage de Papageno" "pourquoi il a une corde", "pourquoi Pamina veut se faire mal"?) Je ne sais pas si je dois me sentir flattée, mais en tout cas, je me sens et je me dois d'être responsable sur le coup!
Gros bisous de K à J et L

La Juvéniste 15/04/2005 03:08

Merci Abie pour ce nouveau commentaire et pour avoir pris la peine de me lire avec autant d'attention. Attention d'autant plus louable qu'il est déjà tard de ton côté de l'Atlantique et que j'imagine mes pattes de mouche de plus en plus difficiles à lire avec l'avancée de la nuit.
Tu as bien raison quand tu évoques la jeunesse de la littérature destinée à un jeune public. Elle est d'un iota plus que centenaire. Les oeuvres que tu évoques (de Stevenson, Melville, De Foe, Scott, etc.) n'ont pas, en effet, été écrites pour les enfants. Dans mon jargon, on parle, dès lors, de littérature spontanée, ces oeuvres qui recoivent la faveur des jeunes lecteurs sans leur avoir été destinées. Dans le cadre de mes recherches, je ne m'intéresse qu'à ce que j'ai appelé la "littérature intentionnelle" (celle écrite "pour" les enfants) et je tente de la théoriser. Cela ne m'empêche pas d'être très souvent obligée de retourner aux titres que tu cites, question de comparer, comme dans le cas des robinsonnades que tu mentionnes, les motifs qui lient les oeuvres entre elles, de même que leurs différences (ce qui revient souvent à dire les traits qui marquent l'arrimage des textes à l'époque contemporaine de leur publication).
Je connais Pratchett de nom, mais ne l'ai pas encore lu (le corpus LJ est si vaste qu'il me donne le vertige!). N'empêche, une petite visite chez Chapters (la plus grosse librairie anglo de Montréal) ce weekend devrait me permettra d'ajouter Pratchett à mes lectures du soir.
Merci encore! Je repasserai aussi te voir!

Abie 15/04/2005 01:48

Mmmm
La littérature pour la jeunesse (je parle des romans comme ceux de Rowling, par opposition aux livres pour petits enfants, qui remontent plus loin) est un phénomène littéraire fort récent, au fond...
Prenons L'Ile au Trésor, Moby Dick, Vingt mille lieues sous les mers, Robinson Crusoe, Ivanhoé, et bien d'autres qui m'échappent sur le moment : ces classiques de ce qui est considéré comme la littérature adolescente n'ont *pas* été écrits pour des adolescents!
Ce sont simplement des romans d'aventures, le plus souvent avec un héros jeune ("Un Capitaine de Quinze ans") et une bonne part d'exotisme (géographique, social ou temporel) qui ont rencontré un écho énorme dans toute une génération au 19ème siècle.

La recette a ensuite été reprise et codifiée, avec plus ou moins de succès (pour le premier cas, "Les contrebandiers de Moonfleet", pour le second "Vendredi ou la vie sauvage", mais cela n'engage que moi).

Le dernier roman "for young readers" qui m'ait vraiment impressionnée, est une oeuvre du très fantaisiste et pince-sans-rire Terry Pratchett, qui au milieu de son innénarable saga du Disque Monde (une trentaine de titres jusqu'ici), a trouver le moyen d'écrire des oeuvres pour enfants.
Pour rester dans le disque Monde, "The amazing Maurice and his educated rodents" m' a beaucoup plus, mais je doit tirer mon chapeau aux "Wee Free Men". Comme me l'a fait remarqué un ami, c'est un roman qui fait bien plus peur que le tome lamba de l'oeuvre "normale" de Pratchett. Sans doute parce qu'on y combat pas de héros de roman, mais ses propres démons et des rêves "gone wrong".
J'attend la sortie en français pour le faire lire à mes parents, et pour l'instant, le seul argument qui me donnerait envie de faire un gamin est que je pourrais lui donner à lire :-D

Guy Pagé 04/04/2005 04:04

Justement, si vous voulez écrire un petit conte jeunesse de 60 ou 70 lignes, moi je vais faire les illustrations ! pour le plaisir !
:)