Écrire pour la jeunesse 2

Publié le par La Juvéniste

Est-ce qu'écrire pour la jeunesse sous-entend une vision du monde particulière et un type singulier d'imagination?

L'interrogation est-elle même pertinente? Comme elle relève d'une connaissance de la psyché des auteurs et que celle-ci ne m'est pas accessible - à moins, bien sûr, de me lancer en recherche-action et de faire des tas d'entrevues avec les auteurs. Et là encore... 

La réponse que je propose relève plus d'une réflexion personnelle que d'une étude particulière que j'aurais pu faire sur le sujet.

Aujourd'hui, c'est le printemps au Québec... Une épervière de l'an dernier pour inviter les fleurs à sortir de leur tanière...

Au fil de mes lectures, la question m'est souvent venue. Et pour cause. Romans "pour adulte" et romans "pour la jeunesse" abordent une foule de sujets similaires. Or, il est incontestable que s'ils se croisent sur le plan de leurs thématiques, ces romans apparentés se distinguent par le traitement qu'on y fait du sujet "x", "y" ou"z".

La question ressurgit aujourd'hui à la faveur d'une activité qui diffère de celle de mon travail quotidien en herméneutique (interprétation des oeuvres) et de mes travaux théoriques. Je suis à écrire un roman pour la jeunesse et c'est en regard de cette expérience très concrète de l'écriture qu'elle refait surface.

Faut-il adopter une vision particulière du monde? se placer dans la peau du jeune lecteur pour écrire? "tordre" son imagination pour ce faire?

Pas tout à fait, il me semble. Si la prise en compte des connaissances que j'ai de la jeunesse actuelle peut, à certains moments, influer sur mon écriture, je constate qu'elle n'entrave en rien mon imagination qui demeure toujours libre, sans limites. Il reste, cependant, que la vision du monde qui perce dans l'univers romanesque que je construis est tributaire du lecteur auquel je destine ma création. Ne serait-ce que par la prioricensure (le terme est de l'auteur Daniel Sernine) inhérente à cette écriture motivée par une intention première, celle d'être destinée à un jeune lecteur. Je me leurrerais si je disais qu'elle n'existe pas. Bien que le terme "censure" puisse comporter des connotations négatives, il s'agit là, selon moi, d'un mal nécessaire. Pour des considérations éthiques (j'ai déjà évoqué cela ailleurs), s'il est possible de tout dire et de parler de tout en littérature pour la jeunesse, il faut toutefois en trouver la manière. Cette recherche de la forme juste participe de la prioricensure. On ne peut impunément s'adresser à des jeunes de 12 à 15 ans sans tenir compte du fait qu'ils sont dans une période, sinon chaotique (pour certains, elle le sera), du moins délicate de leur vie. À 12 ou 15 ans, nous sommes des êtres en formation. (Nous le serons toujours par la suite, mais de manière différente...)

Dans un autre ordre d'idée, disons que je me vois obligée de constater combien l'enfance de l'auteur (je parle pour moi!) offre matière à la création. Sachant que j'écris pour les jeunes, je ne peux m'empêcher de retourner à mes propres souvenirs. À ce titre, ce n'est pas tant une "vision particulière du monde" tel qu'il est aujourd'hui qui constitue le trait marquant de mon écriture, mais "une conception singulière de l'enfance". Il existe, me semble-t-il, une sorte de "biocentrisme" (centrement sur la vie de l'auteur) incontournable, dès lors qu'il est question, pour les adultes écrivant pour la jeunesse, de créer des personnages enfants ontologiquement crédibles. Aux impressions et traces fugaces qui me restent de l'enfance s'ajoutent également les fruits d'une observation contemporaine. Autour du point central "énergétique" produit par l'activation de mes souvenirs viennent se greffer les images, les sensations, les sentiments générés par un contact quotidien avec de jeunes enfants ou avec des adolescents. C'est le croisement de ces diverses sources d'inspiration qui s'opère dès lors que j'envisage, par exemple, les réactions d'un personnage à une situation donnée.

À la question à deux volets posée plus haut, je répondrai donc "pas nécessairement", "oui et non", "peut-être". Ceci pour dire combien l'écriture, même si elle est "destinataire-oriented" demeure un processus individuel. Même les politiques éditoriales - le formatage des collections, par exemple - ne réussissent pas à l'endiguer. Il y a toujours une "main" qui écrit et une encre aux nuances uniques qui coule sur le papier.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur la question, mais je m'arrêterai ici, travail oblige. À suivre ...

La Juvéniste

 

Publié dans Atelier d'écriture

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