TOP4 du scribouilleur : persévérance

Publié le par La Juvéniste

Ce n'est pas moi qui le dit. Lisez n'importe lequel des ouvrages écrits par des auteurs sur leur travail d'écriture, tous en viennent à parler de l'importance de la persévérance. Car il n'y a pas de miracle. Écrire est un travail, un "artisanat". L'art vient après. Quand le premier (le deuxième, le troisième, le quatrième... jet est pondu, poli, repoli, lustré, ciré, ... fini). Comme le dessinateur fait ses esquisses, l'écrivain cent fois sur la table remet la feuille raturée ou cent fois sur l'écran appuie sur la touche "effacer".

Pendant des années, j'ai écrit. Des débuts de roman, des débuts de recueil de poésies, des débuts de nouvelle, des débuts d'essai. Si j'ai pu finir certains de ces projets, plusieurs sont demeurés orphelins. Rangés dans des boîtes, ils supportent en ce moment - ironie du sort! - mon imprimante. J'ai même commencé, l'an dernier, un roman en forme d'analyse un peu psycho-scripto-humoro-littéraire sur l'ensemble de ces commencements avortés. Les "morts- dans-l'oeuf" ne se sont pourtant pas levés et ils dorment toujours dans leurs cartons. Quel était mon problème? La persévérance aurait dû me demander une humilité de tous les instants; je n'y arrivais pas.

Je suis relativement humble de nature (j'ai l'impression que cela fait prétentieux de le dire!), mais je ne peux supporter, dès lors qu'il s'agit d'écriture - littéraire ou professionnelle, s'entend - échouer en ne produisant pas page à page (et chronologiquement, de la page 1 à la page 2, de la page 2 à la page 3, etc.) du "parfait". Or, une telle situation peut mener à la catastrophe! Écrire 6 lignes, réécrire ces 6 lignes. En couper la moitié. Aux trois lignes restantes, ajouter deux phrases. Réécrire ces phrases et retourner à l'unité. Une seule phrase. Puis, non. Un seul mot. Puis - gomme à effacer, s.v.p. - plus rien. Re-page blanche. D'un roman écrit de cette manière et que j'ai su tant bien que mal mener jusqu'à ses 150 pages (comme on accompagnerait chaque jour un enfant jusqu'à ses 18 ans), il ne me reste plus aujourd'hui qu'une trentaine de pages. J'ai donc eu, pendant longtemps, une patience infinie, cela va sans dire! Mais, la persévérance, elle? Celle nécessaire pour mener à terme un bouquin... Je devrai avouer qu'elle m'échappait quand il s'agissait d'écrire de la fiction, qu'elle me filait entre les doigts. Malgré le travail acharné, toujours le sentiment que je n'y arriverais jamais.

Cette année, l'année glorieuse de la sabbatique: changement total de cap. Je viens de terminer l'écriture d'un ouvrage critique sur l'oeuvre d'une auteure québécoise pour la jeunesse, Dominique Demers et mon dernier projet romanesque, lui, rayonne de santé. Plein de vie, de défauts aussi. J'en suis à la moitié (160 pages). Tout ça, en quelques mois. Pourquoi? J'ai compris que le premier jet n'avait pas à être parfait. Que le plus important quand on a une idée en tête, c'est, tout d'abord, de la mener à terme. Qu'il s'agisse d'un essai, d'une analyse ou d'un roman. Une fois tout jeté sur le papier, vient alors le temps de reprendre. C'est ce que je n'avais pas compris. C'est ce qui explique que, tant de fois, je me sois perdue en route.

 
 

Cet après-midi, en lisant The Faith of the Writer (New York, Ecco Press, 2004) de Joyce Carol Oates, j'ai compris qu'à la persévérance devait s'ajouter, dans le Top4 du scribouilleur, l'espoir. "Je finirai". Pour arriver au terme de tout projet, il n'existe pas d'autre solution pour moi (elle peut valoir pour d'autres, je l'espère) que celle qui consiste, tout bêtement, à avancer. Aucun retour en arrière, marcher droit devant. Étrange de penser que ce qui m'est si naturel dans la vie, devienne obsolète et non avenu lorsque j'écris!

Les phrases de Joyce Carol Oates (comme la petite phrase de Vinteuil chez un autre...) résonneront longtemps dans mon esprit:

Only have faith: the first sentence can't be written until the last sentence has been written. 

Only then do you know where you've been going, and where you've been.

The novel is the affliction for which only the novel is the cure. (Oates, 27-28)

Pleine d'espoir,

La Juvéniste

Publié dans Atelier d'écriture

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La Juvéniste 16/06/2005 20:40

Rebonjour Malikace,

Tu connais Poulin! Une vraie québéphile! Je comprends très bien la distinction entre les oeuvres qu'on peaufine et les textes du blog nés de l'impulsion du moment. Voilà pourquoi j'aime tant le blog qui me permet une respiration différente de celle de l'écriture que je pratique dans le cadre de mes activités professionnelles. Il y a une beauté dans toutes ces bouteilles jetées sur la mer de la grande toile...

malikace 16/06/2005 11:09

J'ai également pensé à ce personnage de camus écrivant sans cesse une phrase pour trouver la perfection... J'ai aussi pensé à la conception de l'écrivain du héros (Waterman ?)de jacques Poulin dans Wolkswagen Blues... Un premier jet parfait ... ça fait rêver. Moi aussi, j'ai tenté un roman, dont je n'ai que 15 pages, mais réécriture je ne sais combien de fois .... J'aimerais ne rien regretter dans mon écriture. c'est impossible. Si tu rends sur mon blog, ne t'attends pas à trouver de textes polis par le travail, ce sont des premier jet jettés comme des bouteilles à la mer ... un peu le contraire de ce que je fais avec du papier et un crayon ...

La Juvéniste 15/04/2005 02:48

Bonjour Abie,
Quel commentaire rafraîchissant! Je ne connaissais pas "Bonjour Monsieur", mais il est difficile de trouver résonance plus grande avec le propos de mon article! J'ajouterai la référence dans le corps de mon texte.
Quand au caractère laudatif de mon commentaire (qui est tout à fait mérité) je ne peux dire qu'une chose: je le maintiens! Pas en thuriféraire (je ne suis pas très encenseuse de nature), plutôt en réelle admiratrice. Merci beaucoup d'être passée chez moi. La Juvéniste

Abie 15/04/2005 01:24

Bonjour Juvéniste,

je viens flâner par chez toi suite au commentaire fort laudatif (et immérité) dont tu m'as complimentée. Cet article m'interpelle pour plusieurs raisons dont je ne parviens à formuler que quelques unes.
Cela m'évoque les écribains que je connais personnellement, mais surtout deux personnages de fictions: le vélléitaire Joseph Grand de _La peste_ de Camus, et un personnage d'une nouvelle de Jean Villepin (eh oui, il en fit) intitulé selon mon souvenir "Bonjour Monsieur", dont l'argument est résumé là. http://www.orsini.net/laforgue/vortex1/dottin.htm#_ftnref17
C'est encore une histoire d'écrivain poussant le perfectionnisme jusqu'a l'absurde, ou le sublime, selon la lecture...