TOP4 du scribouilleur : écriture

Publié le par La Juvéniste

L’article sur le TOP4 du scribouilleur a eu une fortune étonnante (fortune relative, j’en conviens, mon lectorat n’ayant pas encore atteint la fleur de l’âge!). Le TOP4 décrit, je le rappelle, les qualités qui, selon moi, sont essentielles pour l’écriture de fiction qu’elle soit pour les adultes ou destinée à la jeunesse. Rien de prescriptif dans mon propos. Qu’une forte intuition.

Jusqu’ici, j’ai laissé en plan l’incontournable « maîtrise de l’écriture » (comprenant non seulement la connaissance des règles grammaticales, mais également celle des procédés littéraires).  Je profiterai de la découverte des Five Tips for Writing Children's Literature - cinq trucs infaillibles de Writer’s Digest - pour glisser quelques mots sur la question. Voici donc la description de la recette de WD et les commentaires de la goûteuse.

 

 

La recette de Writer’s Digest

(traduction libre)

  1. Une idée par phrase. Écrivez simplement et sans falbalas. Si une phrase nécessite une virgule en tout autre lieu que dans les dialogues, fractionnez-la en deux phrases.
  2. Évitez les clichés. Souvenez-vous de votre public. Le cliché peut être une nouveauté pour la plupart des enfants et, ici, la familiarité n’améliorera pas la compréhension.
  3. Soyez « littéral ». L’écriture des livres pour enfants doit être concrète. Mettez l’accent sur les informations qui renvoient  à une perception sensorielle renvoyant aux cinq sens.
  4. Créez des dialogues captivants. Vous pouvez exprimez plus de choses sur vos personnages par le biais de leur discours que vous ne le pouvez par une simple narration. Aussi, comme votre livre risque fort d’être lu à haute voix, la présence de différentes voix pouvant être « jouées » rend votre livre plus attrayant pour l’adulte et plus agréable pour l’enfant qui l’écoute.
  5. Demeurez simple. Le truc en littérature pour la jeunesse est d’employer le moins de mots possible. Évitez les adjectifs et les adverbes quand vous le pouvez, au profit de verbes d’action. Par exemple, au lieu de dire « il s’en va au plus vite », dites « il détale ».

Les commentaires de la Juvéniste

 

  1. Priver les enfants de la virgule (ô signe séduisant; étymologiquement « petit trait », « accent ») est superfétatoire. Pas étonnant que les jeunes d’aujourd’hui en ignorent l’usage. La privation de la virgule menace la voix de la nouvelle génération, la pause étant un des essentiels de la conversation.  Pire encore, elle laisse craindre la mort de la phrase complexe, l’agonie de la proposition dépendante! « Mon frère, tout petit qu’il soit, est un géant » deviendrait sous le coup de la « règle du fractionnement » : « Mon frère est un géant. Mon frère est tout petit ». Le lien entre les propositions est essentiel pour établir une relation entre les idées. Perdre la virgule, revient à érailler le fil de la pensée. C’est un « pensez-y bien ».
  2. Éviter le cliché parce qu’il met en péril la compréhension. Voilà une bien curieuse affirmation. Éviter le cliché, d’accord. Parce qu’il met en péril la compréhension, bizarre. Un cliché est un symptôme de sclérose du langage. Il est reconduit par tout un chacun et, à mon avis, se trouve à la portée des connaissances langagières des enfants. Cela dit, si la lecture de « il avait la tête dans les nuages » provoque, chez un enfant, un regard vers le ciel, le démontage du cliché aura suscité un geste poétique. Si, au contraire, l’enfant y reconnaît le rêveur, il aura trouvé dans le texte un lieu de reconnaissance qui marque son appartenance au Club de ceux-qui-savent. Les clichés ont-ils leur place en littérature. Oui, s’ils nous forcent à regarder vers le ciel, à chanter sur un nouvel air un refrain connu. C’est ce que fait Prévert dans Cortège, jouant sur les expressions figées du langage - « Un compositeur de potence avec un gibier de musique » - ou sur des formulations que l’on croit sans potentiel poétique : « Un membre de la prostate avec une hypertrophie de l’Académie française ».
  3. Demeurer littéral. Opter pour le concret. La métaphore en prend ici pour son rhume. Or, n’est-ce pas elle qui, entre autres, fait l’œuvre littéraire. Ne lui doit-on pas souvent l’épaisseur du texte, sa richesse. N’est-elle pas responsable, aussi, de l’impulsion de l’écrivain dont Wallace dit qu’elle résulte d’un « motive for metaphor » (Oates, 2004)? Si Lewis Carroll avait opté pour le concret, Alice flotterait encore dans les limbes.
  4. Créer des personnages captivants. À cet égard, je suis tout à fait d’accord. Le personnage est, dans le texte, un lieu d’ancrage pour l’enfant. Soit il s’y identifiera, soit il projettera sur lui ses désirs, ses angoisses.
  5. Être « simple ». Employer le mot juste, faire attention à la redondance qui accompagne souvent la surenchère des adjectifs ou des adverbes, certes. Mais limiter bêtement le nombre de mots sous prétexte que les lecteurs sont des enfants, non.

   Je me répéterai. Écrire est un travail. L’art du ciselage verbal demande des années de pratique : maîtriser la langue, dans un premier temps; jouer ensuite avec elle. Tout cela, enfin, pour trouver sa voix. Et les enfants ont droit à l’ensemble du chœur…

 

 

Scripturalement vôtre,

 

La Juvéniste

Publié dans Atelier d'écriture

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La Juvéniste 28/04/2005 02:23

Entièrement d'accord avec toi Martine! Les livres qui restent inscrits dans notre mémoire - et ils ne sont pas légion - sont ceux qui nous ont fait voir l'ailleurs, adopter une autre perspective sur le monde! J'ai cité, quelque part sur mon blog, le court poème de Albert Bernard intitulé "Les grands voyages". Il va comme suit: "J'étais chez moi. Je suis toujours chez moi." C'est le propre de la vraie littérature que de nous propulser dans un espace inconnu tout en nous permettant de rester, bien tranquillement, assis dans notre fauteuil! Merci pour ta visite! Je ne suis pas encore allée voir ton site... mais cela ne saurait tarder!

Martine, la pÚlerine 27/04/2005 23:45

Un bon livre pour enfant... c'est celui qu'on peut lire adulte et qui vous ramène à votre enfance... pour y goûter les mêmes émois, aventures, frissons, découvertes, peurs, jubilations....
ce n'est pas forcément un livre où l'on apprend (de façon académique) c'est un livre où dès qu'on l'ouvre et qu'on en feuillette les pages, on est ailleurs, on oublie le quotidien, on en devient le héro, un bon livre doit apporter le rêve et le goût de rêver à nouveau... en ouvrant d'autres livres.
Martine, pèlerine attentive

La Juvéniste 14/04/2005 11:16

Oui. J'ai bien vu ton site sur Blyton.J'ai été fascinée. Elle est l'une des "responsables" du développement de ma passion pour la lecture et pour la littérature. Entre sept et 12 ans, 'ai lu des dizaines de ses livres, des Oui Oui au Club des cinq en passant par le Clan des Sept.
Je comprends ta réticence à voir révélées les ficelles des oeuvres.Je suis bien placée pour le savoir, je les tire tous les jours! Quand je ne suis pas au travail et que j'ai soif de lectures, je range mes crayons, mes post-it et tout objet du même acabit pour me laisser happer par l'oeuvre. Je dis d'ailleurs toujours à mes étudiants que leur première lecture d'une oeuvre doit en être une de plaisir; ce n'est qu'à partir de la seconde qu'ils peuvent commencer à sillonner le texte autrement. Une façon de les protéger... et une pratique essentielle pour le respect de l'acte de création...

Serge 14/04/2005 09:53

Bien sur, je te comprends...
Tu as vu sur mon site perso que je consacre beaucoup de pages à un auteur fort décrié, Enid Blyton, et à son "Club des cinq".
Or j'ai un livre, "Le dossier Club des cinq", de Marie-Pierre et Mathieu-Colas, qui analyse en plus de 200 pages la série : Le groupe, les rapports adultes-enfants, la hiérarchie sociale, la technique romanesque... et j'en passe !
Ce livre n'a pas renforcé mon plaisir...
Il m'aurait été utile il y a 30 ans... Je ne l'ai lu que récemment !
Et je me rends compte que tout ce qui y est dit, je l'avais constaté moi même !
Ce n'est pas la faute des auteurs de ce livre.
Mais je garde la conviction que l'auteur, Enid Blyton, ne "construisait" pas ses romans... Elle n'appliquait pas une méthode.
Ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle écrivait vite, se faisait son "cinéma" dans sa tête, et écrivait comme un médium sous la dictée de ses héros...
J'ai peur que certaines révélations techniques ne déflorent le mystère des livres...
Et que dirais-je du cinéma.
Je suis un adorateur et un défenseur du film "Les choristes"...
Les "plus" du DVD dévoilent un peu le tournage...
Et je suis presque déçu d'apprendre que les toutes premières scènes ont été tournée dans 3 pays différents... Et que la scène de l'arrivée de Mathieu au "Fond de l'étang" dans un paysage de neige, a été tournée par une température de 40° ...
Sans doute pour moi, l'auteur, le réalisateur doivent garder le mystère de leur création...

La Juvéniste 14/04/2005 09:06

Merci Serge pour ton commentaire! Cela me fait plaisir de savoir que tu es venu me rendre visite. Je suis d'accord avec toi. L'écriture, qu'elle soit destinée aux enfants ou aux adultes se doit d'être inspirée. Mais je te décevrai peut-être en t'avouant que, tout en étant de ceux qui écrivent, je suis aussi transfuge et fait donc partie du groupe des autres, ceux qui dissèquent les oeuvres. Cela dit, rassure-toi. Cela ne leur enlève pas leur magie! Tout au contraire. Une bonne analyse "exprime" (comme on pourrait parler de l'arôme, de l'"expression" (?!) d'un bon vin; je suis nulle en oenologie!) la complexité de l'oeuvre sans en altérer le mystère. De la même manière que le maître es vin décrit mot à mot le rouge qu'il a en bouche, de la même manière l'interprète décortique le texte pour en faire ressortir toute la saveur sans jamais l'affadir.
Pour ce qui est de la culture (littéraire), c'est mon métier qui fait cela. Pour le reste, je demeure et serai toujours une autodidacte!