Carnets d'une juvéniste

 

Une juvéniste dans la blogosphÚre. B-logos-sphÚre: la sphÚre de la parole.

 

Lundi 23 mai 2005

Tout aussi réels qu'ils puissent paraître, les personnages romanesques demeurent des constructions. Savamment élaborés par leurs auteurs, ils se résument, techniquement parlant, à un assemblage de mots jetés sur la page blanche.

Pas très romantique, me direz-vous! Or, et c'est la beauté de la chose, ces êtres de papier nous les aimons, nous pleurons avec eux, nous nous indignons devant les injustices qui leur sont faites. Ils nous semblent vrais, et leur incarnation ressemble étrangement à la nôtre.

Pourtant, ils ne nous sont pas donnés d'un coup. La nature linéaire de l'oeuvre romanesque nous oblige à en construire progressivement la représentation. Ainsi, faut-il attendre le point final pour en posséder tous les traits et pouvoir en dessiner un portrait complet.

La construction de l'être fictif résulte, en effet, de la mise en relation d'un ensemble de signes qui sont disséminés dans le texte.

Édition originale de Fifi Brindacier (1945)

"Pour dessiner l'être du personnage"

Qui a dit que la théorie ne pouvait pas servir la création? Les propos de Philippe Hamon sur la manière dont s'élabore sémiotiquement (la sémiotique est la "science des signes") l'être du personnage (nom et portrait) peuvent être tout à fait applicables dans la perspective de la création.

LE NOM

Pour construire un personnage "crédible", il faut, d'abord l'"étiqueter",  lui donner un nom.

Simple n'est-ce pas. Un baptême (ou une totémisation, ou whatever), comme dans la vraie vie. Ce nom sert - je ne vous l'apprendrez pas - à distinguer notre personnage de l'ensemble des êtres qui peuplent la fiction. Il le constitue en être unique.

Le nom peut également être investi d'un sens qui permet de déterminer le personnage (socialement, professionnellement, psychologiquement, physiquement, etc.). Ainsi, le choix d'Astrid Lindgren de nommer son personnage "Pippi Langstrump" met-il en lumière un aspect du code vestimentaire original de l'héroïne, ses "longs bas". Il est intéressant de constater que, contrairemenr à la traduction anglaise qui respecte la dénomination première (Longstocking), la l'adaptation française opte pour un "Fifi Brindacier" qui met plutôt doublement en relief l'aspect physique du personnage: sa force légendaire, d'une part, et ses cheveux raides défiant les lois de la gravité.

Autre exemple du  même acabit: le personnage de Marie-Lune, dans Un hiver de tourmente de Dominique Demers. Le nom de l'héroïne adolescente manifeste, d'une part, la relation très étroite qu'elle entretient avec la nature (Lune) et, d'autre part, la filiation mariale (Marie) qu'on peut déceler en filigrane dans l'histoire.

Diverses facettes d'un personnage peuvent également être signifiées au lecteur par l'utilisation de noms appartenant à des personnages historiques, mythologiques ou littéraires (Hamon les dit, de manière générique, "référentiels"). Dans les romans d'aujourd'hui, les auteurs ne baptisent que très rarement sans raison leurs personnages Roméo, Juliette, Napoléon, Hercule ou Alice.

 

Parfois le nom, tel qu'en lui-même, est un "programme"!

Le héros ou l'héroïne d'une histoire porte parfois un nom qui sert à désigner l'objet de la quête. Par exemple, la petite Sophie de la Comtesse de Ségur doit apprendre à devenir sage. Or, l'étymologie grecque de "Sophie" - sophia, "sagesse" - ne laisse aucun doute là-dessus!

Le nom, comme on peut le constater, constitue l'étiquette première du personnage, sa "marque de commerce". Il faut donc le choisir avec soin. La littérature pour la jeunesse use abondamment de cet artifice pour fournir aux jeunes lecteurs des informations capitales pour la compréhension du personnage. Il faut dire que, dans les oeuvres destinées à un jeune public, la description a tendance à tomber en désuétude et que le nom offre un moyen instantané, et donc... économique, de caractériser le personnage.

S'ajoutent enfin au nom, les dénominations (ou "désignations") du personnage - "la méchante fille", "la gentille enfant", "le traître", "le niais", etc. - qui illustrent la perception de son entourage (les autres personnages du roman). Ces désignations révèlent parfois des tensions que le contexte ne fournit pas autrement. Ainsi, par exemple, une adolescente pourrait-elle recevoir de ses parents des désignations contraires (l'un dirait "Ma grande"; l'autre "Ma petite") mettant en lumière les tensions à l'oeuvre dans une situation où elle cherche à obtenir la permission de partir trois jours en camping!

 

LE PORTRAIT proprement dit...

Reste maintenant à dessiner le portrait du personnage. Quatre champs principaux, selon Hamon, le constituent. Rien qui ne soit très différent du portrait d'un être humain réel:

 

le corps

l'habit

la psychologie

la biographie

 

Prenez l'exemple de Harry Potter...

Posez-vous la question suivante: quel est le champ privilégié par J.K. Rowling pour la construction de son Harry?


Les champs du "corps" et de l'"habit" démontrent une économie de moyen qui pourtant n'empêche en rien d'esquisser le portrait de Harry. Tout au contraire... Voyez-vous à quoi je fais allusion?

 

Un bon portrait, pourtant, ne se résume pas à une description en long en large et dans ses moindres détails du personnage. Il faut laisser place à l'imagination du lecteur, ménager des vides, sinon le portrait risque d'être "plat" parce que d'une trop grande "transparence".

L'épaisseur d'une oeuvre repose, entre autres (et surtout, selon moi), sur le non-dit. Il en va de  même du personnage qui doit, pour que chaque lecteur puisse lui insuffler une part de vie, présenter des zones "obscures", "voilées". 

Pour l'écrivain, le travail de construction du personnage ressemble un tant soit peu à la scène de la genèse humaine telle que décrite par Empédocle (rapportée ici par Censorinus) : «  Au commencement des membres séparés sortirent ça et là de la terre, pour ainsi dire grosse.  Ensuite, ces membres se réunirent et bâtirent la substance du corps humain, mélangée de feu et de liquide » (Dumont, Les écoles présocratiques, 1991 : 164). Le "feu" et le "liquide" correspondent, dans le cas présent, à l'ingéniosité (appelez-la aussi l'inspiration, la vision) de l'auteur qui, de pièces connues, réussit à créer le non encore avenu, cet être de papier qui nous surprendra et restera dans notre mémoire bien après que le livre soit remisé dans un coin sombre de la bibliothèque.

 

La Juvéniste

 
 
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