Comme les virus et autres genres de "bugs" qui circulent sur le net, ceux qui s'infiltrent insidieusement dans la machine humaine ont pour effet de la ralentir. Ce qui explique les jours de vacances forcées de blog des derniers temps. Le travail aussi...
Suis en pleine période de révision d'un ouvrage que j'ai terminé le mois dernier et qui devrait déjà être en vacances chez son éditeur. Je n'ai pourtant ni traîné, ni chômé. Si le processus d'écriture est long, celui de révision l'est tout autant. Un travail de moine, ce qui explique, d'ailleurs, que ces messieurs n'aient, en général, que peu de cheveux sur le crâne...
Donc, aujourd'hui, quelques mots sur la révision.
La révision - phase 1
Le moment qui précède la révision est euphorique. Le grand plaisir de savoir l'oeuvre pour ainsi dire achevée flotte encore dans l'air. Devant nous, sur la table de travail: deux ou trois cents feuillets de papier d'ores et déjà peuplés de mots. Fini le syndrome de la page blanche. Quelques heures de tranquillité. Le sentiment de l'accomplissement. Règle 1 : se réjouir, exulter.

La révision - phase 2
Confiant, l'autolecteur plonge dans les premières pages. Légère déception. Comme dans le graffiti qui précède, certaines superpositions apparaissent, des blancs, des noirs, des rouges, des mots qu'on avait oubliés, d'autres qu'on pensait là, des indésirables.
En règle générale, s'ils n'ont pas été relus depuis longtemps (la mémoire résiste mal à un intervalle de deux cents pages), les paragraphes inauguraux demanderont une réécriture. Les raccords avec l'excipit (la fin de l'ouvrage) s'avèrent presque toujours à renforcer. il faut, dans un premier temps, revoir le seuil. Règle 2 : repeindre tout d'abord la porte d'entrée.
La révision - phase 3
Ces ajustements terminés, l'autolecteur entre dans le corps de l'oeuvre: une mécanique bien huilée assurant une circulation fluide à l'intérieur de l'édifice, des murs et des couloirs décorés de filigranes savamment travaillés à l'encre indélébile. Tant la maçonnerie que le revêtement de mots devraient être parfaits. L'autolecteurécrivain a, pour ce faire, déployé toute l'énergie nécessaire, sorti ses meilleurs outils et utilisé les matériaux les plus fins.

Ah... tiens, une petite lézarde. Au hasard d'une phrase, un léger affaissement. De petites taches de couleurs vives, certes, illuminent le propos, mais il y a là un creux à combler, une matière à trouver pour rétablir l'équilibre. Règle 3a : repérer les lézardes et colmater.

Comme la révision finale ne survient qu'après plusieurs jets, de si étroites fissures (enfin, on espère qu'elles le soient, étroites) ne menacent pas l'intégrité de l'oeuvre. La fondation est solide, seul le revêtement manque encore de fini. Ces petits travaux de réfection doivent donc être envisagés sereinement. Règle 3b : avoir confiance.
Pourquoi "avoir confiance"? Parce que c'est précisément à la faveur de l'identification de ces imperfections que nous ajoutons au manuscrit les altérations (ces dièses et bémols nécessaires) qui harmoniseront l'ensemble.
There's a crack in everything / That's how the light gets in (Leonard Cohen)
(traduction libre: il y a une fissure dans chaque chose / c'est par là qu'entre la lumière)
La Juvéniste autolectrice
Commentaires
Lait et miel
Quant à mémoire, je suis très rassurée. Je ne me désagrège pas de partout! J.
J'ai sans doute encore beaucoup à apprendre. Mais la crème et la lotion avant d'appliquer le fond de teint, je crois que ce n'est pas encore pour moi.
Ambre
Je crois qu'il y a autant de manières possibles de réviser que d'auteurs. Mais, pour qui veut réellement publier, cet exercice m'apparaît, cela dit, incontournable.
L'expérience m'a montré que, du fait de l'étrange distance qui s'établit entre nous et le texte (une sorte d'"inquiétante étrangeté", dirait Freud), il est possible, en dernière lecture, de se livrer à un peaufinement qui comprend tant la révision orthographique (coquilles et cie) usuelle que le remaniement de certains passages qu'une lumière nouvelle éclaire.
"Ravalement de façade" est peut-être un expression trop forte, j'en conviens... Reste qu'à cette étape, il s'agit de la dernière occasion qui nous est donnée de mener à sa forme la plus achevée l'oeuvre sur laquelle on a passé bien du temps.
Pour finir, je veux souligner le fait que tout ce processus de révision n'enlève rien à la "spontanéité" de l'oeuvre de laquelle bien des gens ont une vision romantique (du genre: ne rien toucher du texte pour la conserver). L'éclat du vivant dans le texte n'est pas que le fait d'un instant. Il doit être présent à toutes les étapes de la création. Sinon, nous en serions réduits à ne faire que de la "mise en boîte", du "produit conforme", ce qui n'entre absolument pas dans ma conception de l'écriture! En écriture, comme c'est le cas pour toute création artistique, la création la plus spontanée relève de choix (conscients ou inconscients). Lors de la relecture, la conscience est plus "aiguisée", disons, mais cela n'entrave en rien le potentiel créatif. Tout au contraire, souvent, puisque l'esprit créateur a, à ce moment, bien de la matière pour s'amuser.
Bon, voilà, je m'arrêterai ici. J'ai beaucoup de difficultés à me relire dans cette petite fenêtre. J'espère que ma pensée ne sera pas trop tortueuse!!!
Au plaisir de te revoir ici, Ambre. Je vais, de ce pas, te rendre visite. La J.
Je me suis interrogée pour savoir où me situer entre ces deux attitudes... finalement je me sens de l'une et de l'autre... J'adhère à la phase 1, comme tu l'as décrite... satisfaction de "l'oeuvre" accomplie (mais avec humilité car pour ma part les manuscrits ne font guère plus, au maximum, qu'une dizaine de pages...) (sourires)... Puis la phase de relecture plaisir... on s'attarde sur les meilleurs (relatif !) passages, on s'autocongratule... La phase trois est sans doute la plus difficile... ou douloureuse... celle des coups de ciseaux !
Généralement, je mets dans un tiroir... pour laisser gonfler la pâte ! et je relie calmement, plus tard... Le problème étant qu'une retouche, à ce stade ultime, peut mettre en péril tout l'édifice... Je rejoindrai là Ambre pour préférer alors ne "corriger" que les coquilles... ou erreurs trop flagrantes...
Mais je crois aussi que nos "oeuvres" ne sont pas comparables !!!
Bien aimé aussi tes illustrations de "fissures"... et ta retouche aquarellée dans ton article suivant...
amicalement,
Martine, la pèlerine
Trackbacks
Aucun trackback pour cet article






J'avais une autre image en tête pour ton article, peut être un chouilla plus méchante.
Celle de la femme d'un couple invité à une soirée quelconque.
Au moment du départ, passage devant le miroir pour un dernier coup d'oeil, et là... patatras, les lacunes appliquées aux textes sont évidences chez elle. Ce qu'on appelle chez nous: passer à la salle de bain, pour un ravalement de façade (comme quoi tout le monde y trouve son compte!)
Soignes-toi bien.
Katy