Climats 6

Publié le par La Juvéniste

Décalage

 

Étalage de tapis, médina de Meknès, juillet 2005

 

Décaler: v. tr. (1845)  littéralement "ôter la cale de", a glissé vers le sens de "déplacer un peu de la position normale" (...).

Décalage: n.m. (1845) a les mêmes emplois: spatial, temporel et abstrait, avec la valeur générale de "situation ou temps déplacé(e)s", par exemple dans décalage horaire (entre deux points du globe reliés rapidement, par avion. (A. Rey, Dictionnaire historique de la langue française, 1998)

 

Chers vous,

Me voilà de retour, mais pas tout à fait revenue... J'y suis encore: dans l'ailleurs du sud et dans le sud de l'enfance. Pour une juvéniste, cela tombe sous le sens, me direz-vous. Décalée, je suis.

Ce n'est ni l'effet du soleil, ni celui de la chaleur (quoique la canicule qui sévit à Montréal soit insupportable - vive les 40 degrés secs de Meknès autrement plus agréables - et menace tout cerveau normalement constitué). Plutôt ces odeurs et saveurs marocaines qui persistent, ne veulent pas intégrer ma mémoire, souhaitent demeurer entièrement et parfaitement vivantes.

DÉCALAGE ET DÉPAYSEMENT

Il existe, me semble-t-il, trois variantes du "dépaysement":

1. Le dépaysement de proximité, tout d'abord, qui s'apparente à l'inquiétante étrangeté (Unheimliche, pour les freudiens!): une sorte de méprise sur le connu qui permet le temps d'un instant d'envisager sous un oeil neuf l'objet de notre regard; le "jeu de l'explorateur" auquel mon Lulu et moi nous adonnons relève de celui-là.

Le Jeu de l'explorateur

Lieu: la ville où vous vivez ou celle que vous connaissez plus que toute autre.

But du jeu: parcourir cet espace de manière à éviter la rencontre du connu, question de trouver l'ailleurs près de chez vous.

Règles du jeu: 1. Partir de bon matin, à pied. 2. N'emprunter que des rues, avenues, ruelles, chemins de traverse par lesquels vous n'êtes jamais passés. 3. Vous arrêter pour manger dans des restaurants ou des bouibouis que vous n'avez jamais fréquentés (servant une cuisine que vous ne connaissez pas; facile à Montréal); ne choisir que des plats et boissons auxquels vous n'avez jamais goûtés.4, Tout au long du chemin, répertorier, photographier ou engranger dans la mémoire les détails de ce parcours inédit, question de dresser la cartographie de cette terre jusque-là inconnue pour vous.

 

2. Le dépaysement-reconnaissance, lui, nécessite un déplacement plus substantiel: autre province, ou autre pays, ou autre continent. Le mouvement d'alternance qui le caractérise nous fait passer du choc de la découverte d'un univers inconnu au repérage automatique d'éléments de reconnaissance qui nous rappellent notre propre port d'attache.  Si bien que, très vite, le voyageur s'intègre à son nouvel environnement, s'y coule comme s'il y avait toujours vécu. La Belgique, la France, par exemple, me font cet effet.

3. Enfin, existe le dépaysement radical (radicalis: "de la racine, premier, fondamental) qui, comme sa désignation l'indique, oblige au retour à la source. Dans ce cas, les gens, l'espace, la culture du pays d'accueil forcent le voyageur à un "déplacement", à un "changement de position", aux sens métaphorique et littéral du terme. C'est sous cette rubrique que j'inscris mon expérience marocaine: la rencontre de l'Autre (avec toute la richesse que cache cette expression, malheureusement souvent galvaudée) et celle de l'Autre de moi-même.

Je reviens différente. Je reviens prête à repartir pour là-bas. Demain, la semaine prochaine, l'année prochaine. En fait, non. Je ne reviens pas. Je ne pourrai pas en revenir.

Je ne suis pas la seule à avoir senti cet appel de la terre marocaine. Dans aucun des colloques auxquels  j'ai assistés n'ai-je vu autant de participants faire des pieds et des mains pour changer la date de leur retour, ne serait-ce que pour habiter une journée de plus la chaleur d'une culture que plusieurs découvraient pour la première fois. Pas pour visiter, ce que par ailleurs nous n'avons pas eu vraiment le temps de faire au cours de cet événement nomade qui nous a menés de l'Université de Casablanca à celles de Meknès et de Fès. Simplement pour être là.

En cette semaine où à Londres les bombes éclataient, la signifiance et la pertinence de ce rassemblement de chercheurs de plus de vingt pays et de 4 continents s'avéraient plus aiguës encore. Et le mot de la fin de l'un de mes collègues marocains - organisateur de l'événement - aura illustré de la manière la plus épurée et la plus forte qui puisse être l'émotion née de cette rencontre extra-ordinaire; en clôture du colloque, lentement, les uns à la suite des autres, il a déclamé les prénoms de tous les participants. Des Mohammed aux Luis en passant par les Antoine, Johanne, Abdel, Ludek, Lindsey, Nouria, Michelle, Abdallah, Antonio, Giorgi, etc. toute la terre a défilé. Des noms comme les maillons d'une chaîne, les fibres d'un fil...

 

Éclats d'un dépaysement par la racine

- Il y a la chaleur et la générosité d'un accueil qui n'existe plus chez nous toute résumée dans cette affichette que brandit dans la foule un collègue marocain venu m'accueillir à la sortie de l'avion.

- Il y a ces thés à la menthe offerts pour le simple plaisir de poursuivre une conversation.

- Il y a ce jeune garçon curieux et allumé - commerçant en babouches - qui, dans la médina de Casablanca, s'amuse à m'instruire des arcanes secrets du marchandage, corrigeant mes erreurs d'enchères et rectifiant ma prononciation des chiffres en arabe. Je n'achète rien. Il est heureux, je suis heureuse.

- Il y a la chaleur sur la place Lalla Aouda, les murs roses et ocres de la médina que l'on retrouve comme autant d'éclats de beauté dans la trame des tapis tissés.

- Il y a le plaisir de voir l'hôtel qu'on nous a si gentiment réservé à Fès. Une merveille d'air frais et de baignoires si vastes qu'on pourrait y nager. Le choc aussi, extrême: après le bain, un tour sur la terrasse. Juste là, en bas, la pauvreté. Une vieille dame accroupie sur la terre poussiéreuse cuisinant un repas, un petit bidon d'eau à ses côtés. J'entends la baignoire qui se vide de ses cents bidons jumeaux. Je pleure.

- Dans le train Fès-Casa, il y a cette conversation trilingue et sourire entre deux jeunes étudiantes berbères dont l'une connaît l'arabe et se débrouille en français, une vieille dame (visage tatoué, mains teintes au henné, née dans l'Atlas et fière de dire qu'elle parle berbère et espagnol) accompagnée de son fils, une mère et sa fille très "lookées" feuilletant Femme marocaine et Citadine, une résidente de Fès portant un nom qui me rappelle ceux de chez nous (Riita) et, casée dans un coin du compartiment, moi baragouinant français-arabe et faisant s'esclaffer toute la compagnie. Il y a ces embrassades au moment de nous quitter.

- Il y a, un peu plus tard, dans le même compartiment vidé de toutes ses femmes sauf moi, ces mots échangés avec un père, ses deux fils et deux jeunes hommes sur l'injuste répartition des richesses. Il y a cette richesse de la rencontre, cette vérité de la parole (é)mouvante.

 

La Juvémue   

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La Juvéniste 18/07/2005 02:15

Chère Angèle,
Vous voilà de re-passage (et pas question ici de tâches ménagères!) chez moi, comme quoi les fils invisibles des vibrations marocaines sont très forts. Ces photos que vous venez de recevoir, l'article de Henik, la citation de Morand, la visite de Guidu. Comme quoi, encore une fois, les résonances sont opérantes, l'"inquiétante étrangeté" en voie de devenir une "étonnante synchronicité" (de Freud à Jung!).
Au plaisir de vous revoir passer par chez moi. J.

La Juvéniste 18/07/2005 02:08

Je sais, mon lulu, combien tu as hâte de t'envoler. Je suis heureuse que tu aies ce désir de traverser les frontières, de voir ailleurs comment est le monde. Nous y arriverons, c'est sûr. Un jour, nous partirons ensemble. Je te le promets. Le moment propice arrivera, on ne sait pas trop quand, comme tu le dis, mais il arrivera! Et ce jour-là, nous deviendrons des explorateurs de l'immensité du monde, ce que nous avons déjà commencé à faire, par petit pas, dans notre grande ville!
Je t'embrasse,
ta Juvémôm

lulu 18/07/2005 00:26

J'ai hâte de prendre l'Avion pour la première fois (avec toi).

Ou nous irons seul dieu le c'est, mais quelque sera la destination cela sera merveilleux (merveilleux avec x ou pas?), car un nouveau pays c'est..........(à vous de me le dire, car je ne sais pas ce que c'est de découvrire un new pays (j'Ai jamais voyager).)

Mais j'ai hâte. Depuis beaucoup d'année je vais reconduire et chercher ma mêre à l'aréo. je la vois partir et revenir. À chaque fois j'ai le qoût de partir avec elle mais cela n'arrive pas alors j'attend et quand finalement j'irai, et bien.............on vêra!

Bonne journée petite juvémom.

lulu

AngÚle Paoli 17/07/2005 18:28

Salve, chère Juvéniste

Bonheur de vous retrouver, irradiante des senteurs du sud. De ses couleurs, de ses rumeurs « d’Orient » ... Meknès-Montréal. Le dé-calage en effet sidère. Si je connais Casablanca, je ne connais pas Meknès et, de Montréal, je ne connais qu’un pays : l’hiver. J’aime l’idée de ces confrontations des extrêmes, j’aime les éclats de création spontanée qu’elles suscitent.

Etrange que le jour même où je découvre ce très bel ensemble de réflexions et de notations sur le Maroc (j’aime bien votre jeu de l’explorateur et je souris … surtout à votre n° 3 dont la pratique ne m’est pas « étrangère »), je reçoive aussi trois superbes photos noir et blanc de ma marche d’avril dans le sud marocain. Photos que mon amie m’avait promises et que je n’attendais plus. Du coup, les images du Maroc affluent dans ma mémoire, rendues davantage sensibles encore par l’intense chaleur saharienne qui m’immobilise, pantelante, sous mon tilleul. Et cloue littéralement mon cerveau dans un ralenti qui ne laisserait pas de m’inquiéter si je n’étais pas coutumière de l’un et de l’autre. Une seule issue pour tenter de faire quelque chose de soi : descendre se baigner. Encore que cela demande une longue et intense préparation psychologique .
En trottinant sur vos terres, j’ai croisé Guidu (tiens, tiens…) qui nous offre une belle définition du voyage selon Paul Morand. Morand que j’ai remis en ligne aujourd’hui, en écho au très bel article qu’Alexandre Henik a consacré à cet auteur. A l’occasion de la sortie du 1er tome de La Pléiade. Tout cela sans qu’aucun d’entre nous ne se soit au préalable concerté ! N’y a-t-il pas là aussi, une dimension particulière «d’inquiétante étrangeté »? Mais qu’en est-il de « l’inquiétante étrangeté » pour L’Homme au sable remontant vers le nord ? L’Unheimliche peut-il être berbère ? Voilà bien une question à poser à J.M.-G. Le Clézio ou mieux encore… à son épouse.

La Juvéniste 17/07/2005 07:39

Merci mon lulu chéri pour ton commentaire.
Il est vrai que je t'ai bien rabattu les oreilles avec mes découvertes marocaines. Et tu as raison de dire que ce voyage a probablement été celui qui, jusqu'ici m'a le plus marqué. Tu me connais bien mon petit coquin!
Nous irons sûrement ensemble au Maroc, et le plus tôt sera le mieux! Inch Allah!

Ta Juvémôm