Murmures 3

Près du restaurant Riad Bahia, médina de Fès, juillet 2005
Rose et ocre. Vendredi de prière. Des hommes en blanc disparaissent dans le murmure des crépis et le calme des mosquées. L'oeil occidental découpe l'espace dans la tranquillité du jour qui luit.
La Juvarpenteuse
Sauvage

Casablanca, juillet 2005
Je n'ai pas pu résister. L'appel de la campagne, de la nature. Pas même pris le temps d'un petit branchement avant de m'envoler. Un trop grand besoin de solitude. Pause café. Un mouvement sauvage dont j'ai l'habitude. Une nécessité. Partie en catamini, je reviens un peu contrite. Les départs, il est préférable de les annoncer...
La Juvaventurière
Murmures 2

Au hasard d'une promenade sur Talaa Kabira, médina de Fès, juillet 2005
Une porte, une fenêtre. Et, entre les deux, le temps qui passe, qui grignote, qui ramène au promeneur du présent les rêveries des siècles disparus.
Pierre à pierre, mur à mur, le temps moissonne les maçons et appelle le ciment du vivant.
La Juvenréf(l)ection
Feux

De la terrasse, Meknès, juillet 2005
Meknès était le feu. Le bleu du ciel fondu au blanc des édifices. Féérie de l'oeil flou qui cherche le focus. La myopie baroque réécrit le paysage.
Montréal, 2h23, le matin. Meknès, petit brasier virtuel. Souffler des mots pour faire apparaître les flammes.
La Juvonirique
Murmure

Détail, écuries de Moulay Ismail, Meknès, juillet 2005
(Vision verticale) des arches se dressant, majestueuses, vers le ciel
(Vision horizontale) aspirent le rouge de la terre sous mes pieds
(Vision transversale) une crevasse ouvre sur l'univers parallèle des cavaliers.
Coller mon oreille contre la paroi. Écouter le claquement révolu des sabots.
La Juvécuyère
Décalage

Étalage de tapis, médina de Meknès, juillet 2005
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Décaler: v. tr. (1845) littéralement "ôter la cale de", a glissé vers le sens de "déplacer un peu de la position normale" (...). Décalage: n.m. (1845) a les mêmes emplois: spatial, temporel et abstrait, avec la valeur générale de "situation ou temps déplacé(e)s", par exemple dans décalage horaire (entre deux points du globe reliés rapidement, par avion. (A. Rey, Dictionnaire historique de la langue française, 1998) |
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Chers vous, Me voilà de retour, mais pas tout à fait revenue... J'y suis encore: dans l'ailleurs du sud et dans le sud de l'enfance. Pour une juvéniste, cela tombe sous le sens, me direz-vous. Décalée, je suis. Ce n'est ni l'effet du soleil, ni celui de la chaleur (quoique la canicule qui sévit à Montréal soit insupportable - vive les 40 degrés secs de Meknès autrement plus agréables - et menace tout cerveau normalement constitué). Plutôt ces odeurs et saveurs marocaines qui persistent, ne veulent pas intégrer ma mémoire, souhaitent demeurer entièrement et parfaitement vivantes.
DÉCALAGE ET DÉPAYSEMENT Il existe, me semble-t-il, trois variantes du "dépaysement": 1. Le dépaysement de proximité, tout d'abord, qui s'apparente à l'inquiétante étrangeté (Unheimliche, pour les freudiens!): une sorte de méprise sur le connu qui permet le temps d'un instant d'envisager sous un oeil neuf l'objet de notre regard; le "jeu de l'explorateur" auquel mon Lulu et moi nous adonnons relève de celui-là.
Le Jeu de l'explorateur Lieu: la ville où vous vivez ou celle que vous connaissez plus que toute autre. But du jeu: parcourir cet espace de manière à éviter la rencontre du connu, question de trouver l'ailleurs près de chez vous. Règles du jeu: 1. Partir de bon matin, à pied. 2. N'emprunter que des rues, avenues, ruelles, chemins de traverse par lesquels vous n'êtes jamais passés. 3. Vous arrêter pour manger dans des restaurants ou des bouibouis que vous n'avez jamais fréquentés (servant une cuisine que vous ne connaissez pas; facile à Montréal); ne choisir que des plats et boissons auxquels vous n'avez jamais goûtés.4, Tout au long du chemin, répertorier, photographier ou engranger dans la mémoire les détails de ce parcours inédit, question de dresser la cartographie de cette terre jusque-là inconnue pour vous.
2. Le dépaysement-reconnaissance, lui, nécessite un déplacement plus substantiel: autre province, ou autre pays, ou autre continent. Le mouvement d'alternance qui le caractérise nous fait passer du choc de la découverte d'un univers inconnu au repérage automatique d'éléments de reconnaissance qui nous rappellent notre propre port d'attache. Si bien que, très vite, le voyageur s'intègre à son nouvel environnement, s'y coule comme s'il y avait toujours vécu. La Belgique, la France, par exemple, me font cet effet. 3. Enfin, existe le dépaysement radical (radicalis: "de la racine, premier, fondamental) qui, comme sa désignation l'indique, oblige au retour à la source. Dans ce cas, les gens, l'espace, la culture du pays d'accueil forcent le voyageur à un "déplacement", à un "changement de position", aux sens métaphorique et littéral du terme. C'est sous cette rubrique que j'inscris mon expérience marocaine: la rencontre de l'Autre (avec toute la richesse que cache cette expression, malheureusement souvent galvaudée) et celle de l'Autre de moi-même. Je reviens différente. Je reviens prête à repartir pour là-bas. Demain, la semaine prochaine, l'année prochaine. En fait, non. Je ne reviens pas. Je ne pourrai pas en revenir. Je ne suis pas la seule à avoir senti cet appel de la terre marocaine. Dans aucun des colloques auxquels j'ai assistés n'ai-je vu autant de participants faire des pieds et des mains pour changer la date de leur retour, ne serait-ce que pour habiter une journée de plus la chaleur d'une culture que plusieurs découvraient pour la première fois. Pas pour visiter, ce que par ailleurs nous n'avons pas eu vraiment le temps de faire au cours de cet événement nomade qui nous a menés de l'Université de Casablanca à celles de Meknès et de Fès. Simplement pour être là. En cette semaine où à Londres les bombes éclataient, la signifiance et la pertinence de ce rassemblement de chercheurs de plus de vingt pays et de 4 continents s'avéraient plus aiguës encore. Et le mot de la fin de l'un de mes collègues marocains - organisateur de l'événement - aura illustré de la manière la plus épurée et la plus forte qui puisse être l'émotion née de cette rencontre extra-ordinaire; en clôture du colloque, lentement, les uns à la suite des autres, il a déclamé les prénoms de tous les participants. Des Mohammed aux Luis en passant par les Antoine, Johanne, Abdel, Ludek, Lindsey, Nouria, Michelle, Abdallah, Antonio, Giorgi, etc. toute la terre a défilé. Des noms comme les maillons d'une chaîne, les fibres d'un fil...
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Éclats d'un dépaysement par la racine
- Il y a la chaleur et la générosité d'un accueil qui n'existe plus chez nous toute résumée dans cette affichette que brandit dans la foule un collègue marocain venu m'accueillir à la sortie de l'avion. - Il y a ces thés à la menthe offerts pour le simple plaisir de poursuivre une conversation. - Il y a ce jeune garçon curieux et allumé - commerçant en babouches - qui, dans la médina de Casablanca, s'amuse à m'instruire des arcanes secrets du marchandage, corrigeant mes erreurs d'enchères et rectifiant ma prononciation des chiffres en arabe. Je n'achète rien. Il est heureux, je suis heureuse. - Il y a la chaleur sur la place Lalla Aouda, les murs roses et ocres de la médina que l'on retrouve comme autant d'éclats de beauté dans la trame des tapis tissés. - Il y a le plaisir de voir l'hôtel qu'on nous a si gentiment réservé à Fès. Une merveille d'air frais et de baignoires si vastes qu'on pourrait y nager. Le choc aussi, extrême: après le bain, un tour sur la terrasse. Juste là, en bas, la pauvreté. Une vieille dame accroupie sur la terre poussiéreuse cuisinant un repas, un petit bidon d'eau à ses côtés. J'entends la baignoire qui se vide de ses cents bidons jumeaux. Je pleure. - Dans le train Fès-Casa, il y a cette conversation trilingue et sourire entre deux jeunes étudiantes berbères dont l'une connaît l'arabe et se débrouille en français, une vieille dame (visage tatoué, mains teintes au henné, née dans l'Atlas et fière de dire qu'elle parle berbère et espagnol) accompagnée de son fils, une mère et sa fille très "lookées" feuilletant Femme marocaine et Citadine, une résidente de Fès portant un nom qui me rappelle ceux de chez nous (Riita) et, casée dans un coin du compartiment, moi baragouinant français-arabe et faisant s'esclaffer toute la compagnie. Il y a ces embrassades au moment de nous quitter. - Il y a, un peu plus tard, dans le même compartiment vidé de toutes ses femmes sauf moi, ces mots échangés avec un père, ses deux fils et deux jeunes hommes sur l'injuste répartition des richesses. Il y a cette richesse de la rencontre, cette vérité de la parole (é)mouvante.
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| La Juvémue |
Toute bonne chose a une faim...

Verviers, au pays de Martine, à même date, 2004
Il y a la faim des mots. Et la fin des mots. Le destin du verbe. Après avoir cherché, trouvé, écrit, pondu, cent fois sur le papier remis mes tangages, les voilà partis, envolés. Ils flottent quelque part entre Rabat, Fès et Meknès, n'attendant que moi pour les reprendre au vol. Fin du Festival. Partante pour une Fantasia. Qu'arrive juillet, les souks, les médinas. Ila-l-liqua.
La Juventransit






